4
Août

Un bouleversement monumental à venir

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Hier soir une femme est passée au Club. Une femme… LA Femme. Faisant passer Irène Adler pour une clocharde de l’esprit, une Aphrodite passée au vitriol et une chanteuse de fête de village.

Tout juste avait-elle passé le seuil de la Taverne que le regard de Stiple s’embrasa de jalousie, d’admiration et de haine. Tout juste les premiers mots prononcés, si cyniques, si pertinents, si inédits, si lucides et merveilleusement révoltant, qu’un respectueux silence drapa  tel un linceul les morts que nous étions.

D’une main tremblante Mycroft indiqua l’estrade sur laquelle la lady prit place.

Vous pensez que la présence de cet admirable individu était ici justifiée par les divers éléments composant ses beautés intérieures et extérieures – et certes j’ai d’ores et déjà prévu de publier une ode à cette véritable perle de diamant sous la forme d’un bulletin – pourtant telle n’est pas l’absolue vérité.

Ah ! Quand vous saurez, chers lecteurs… quand je vous aurai appris ses savoirs, ses démonstrations, ses théories qui sont sur le point de révolutionner le monde tout entier, vous ne pourrez que partager notre admiration. La littérature va enfin perdre la mue qu’elle traîne depuis bien trop longtemps, les arts feront l’effet de pommes pourries sur leurs branches enfin soumises à la gravité. Nos concepts sur l’univers, l’alchimie, les sélénites et autres créatures extraterrestres, le temps, la matière, l’éther, l’individu, le cosmos, l’anti-cosmos, le néant, la mort, la vie, le magnétisme, l’âme, les anges, les arts noirs, l’existence toute entière, tout cela sera soufflé comme un pissenlit, tous nos anciens vœux perdus dans le vent du souvenir.

Voilà : elle  s’était saisie d’une longue plume, d’un emballage de livres, et de charbon taillé. (Les quinze œufs d’autruches, le dodo naturalisé, les placards de bocaux à spécimens, les générateurs à électricité ne furent utilisés qu’à trois heures du matin, et nous verrons plus tard dans le récit à quel génial usage). Puis, lorsque le premier schéma fut tracé déjà le…

J’interromps ici mon récit car la démonstration dura toute la nuit et je me rends compte que les lecteurs désormais aiment les récits courts, je vais donc me plier à cette règle de concision. Tant pis, vous ne saurez jamais.

31
Juil

De l'influence de la Lune

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Ils me font bien rire, les détracteurs de l’astrologie, tous ces jouisseurs de brasserie, qui grimassent dès lors que l’on parle de l’influence des astres dans le petit cosmos sur les bipèdes imberbes de notre immense planète. Voilà un argument qu’ils ne pourront contredire : La Lune a influence non-négligeable sur les océans (pour le moins) et sur tous les liquides, n’est-ce pas, et puisque nous sommes composés de fluides et de liquides régnant sur le cours de nos vies (le sang, les divers sucs et déchets rénaux, l’absinthe et le laudanum que nous avons ingérés, etc), la Lune ne peut que nous influencer. Sinon comment expliquer que tout le monde critique tout le monde mais que pourtant tout le monde aille dans la même direction que les autres ! Ne dit-on pas marée humaine ? Ne dit-on pas avoir le cœur léger lorsque la Lune est haute dans le ciel, et le cœur lourd lorsqu’elle est invisible derrière l’horizon ?

Ou peut-être me trompé-je et la Lune n’influence-t-elle que la luminosité nocturne, cela ne reste tout de même pas négligeable !

Miss Stiple

Ce qui est affligeant dans le fait qu’il n’y ait qu’un seul firmament et qu’une seule Lune, ce n’est pas seulement que l’on doive s’en contenter, mais c’est que l’on doive les partager avec n’importe qui.

11
Juin

Fin-de-veille

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Il était ce qu’Oblomov aurait incarné s’il avait été un tant soit peu plus porté à la métaphysique. Comme le Russe, il restait allongé jour et nuit sur son divan à sonder le néant et l’infini, à porter ses rêves vers des contrées plus lointaines que l’Imaginaire.

Alors qu’advint-il ce fameux jour où il ébranla enfin ce qui lui faisait office de corps et qu’il s’extirpa de son éternelle apathie ? Toujours est-il qu’il sauta à bas son trône, glissa jusqu’à un réduit où étaient entreposés de ces instruments dont usent ceux qui se soucient de leur environnement réel, puis il revint armé d’un lourd marteau dont il appliqua la masse sur l’un des murs avec une telle violence qu’une épaisse poussière satura les lieux.

Quelques minutes plus tard il avait achevé son œuvre : le mur était percé, et derrière se découvrait la rue charriant son bétail d’humains bruyants, sales, immondes, répugnants, communs, ternes, ahuris, bovins, polis, stupides, poseurs, de-leur-temps, abjects, normaux, serviles… Et il parut déçu, soudainement affligé d’une langueur qui le fit s’écrouler sous le poids d’une prodigieuse déception. Avait-il cru pouvoir véritablement accéder à un Ailleurs ? Pouvait-il s’être tant abîmé dans ses songes que sa raison aura laissé place à un idéal onirique ?

Désormais lorsque vous passerez dans la rue vous pourrez apercevoir cet individu à nouveau allongé sur son ottomane, les yeux crevés par ses propres soins, les tympans pareillement rendus dysfonctionnels, insouciant de tout et de tous, ni mort ni vivant.

6
Juin

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Son asphyx a été capturé et est détenu dans un coffre-fort inviolable dont je suis le seul à détenir le code. Son érudition ésotérique et ses dons mystiques ne lui sont désormais plus d’aucune utilité, elle ne peut plus s’enfuir, ni appeler à l’aide car elle n’a plus de capacité pulmonaire – ayant son tronc séparé du reste de son corps.

Je peux vous dire que l’éternité va lui paraitre longue, très longue à cette fausse intrigante; en attendant je la cuisine pour qu’elle me livre le secret de la formule incantatoire sommant Dieu de réaliser mes souhaits.

5
Juin

Spiritisme de comptoir au dernier bar du paradis

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Je croyais être près de la nature, en réalité j’étais seulement parti loin de la ville.

– Au bout du chemin ce n’est pas encore assez loin.

– Mais où puis-je encore continuer?

– Plus loin, plus loin!

– Mais je n’entends rien à vos allusions.

– C’est que tu entends encore trop.

– Mais qui est-ce qui parle? »

Extrait de Dialogues de sourds entre le Diable, Satan, Prométhée et une braise

 

 

2
Juin

Tuez les riches avant qu'ils soient pauvres

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Si vous pouviez savoir comme il peut être désolant de travailler dans un hôpital, voir de pauvres bougre et bougresses arriver presque morts de faim, les yeux battus par le fouet du sommeil, des cernes labourées par le désespoir, le dos accablé sous le poids de sinistres cieux, les mains gantées de douleurs crues et purulentes. Parfois il leur suffit de quelques jours au chaud et de bons repas pour se remettre de leurs maux; mais quelques mois plus tard les revoilà, tout aussi malades et pitoyables. Nous devons agir!

– Me proposez-vous de soutenir la république, devenir socialiste, promouvoir l’hygiène, ou quelque hérésie dans ce goût?

– Pardon? s’offusqua le médecin après un instant d’incompréhension. Non, vous n’y êtes pas, je vous prie seulement de m’aider à tuer les pauvres afin qu’ils me donnent moins de travail. Parfois je me déguise et je prends un attelage pour en écraser un ou deux, je lance « Tant pis, il y en a tellement qui pullulent, si je faisais attention… » et on me laisse filer, mais c’est davantage pour me passer les nerfs après une longue journée, de la même manière que l’on écrase quelques mouches, que l’on brûle quelques fourmis ou que l’on fait manger du chocolat à un chien lorsqu’on s’ennuie; là je vous parle d’une entreprise plus grandiose dont nous devrions définir les modalités. »

 

31
Mai

Braire ou ne pas braire, tel est l'ânonnement

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

… Et comme l’a dit Albert Lhermite (qui qu’il soit, restons sceptique à propos de son identité) :

« Hi-an Hi-an », il n’en faut pas davantage pour ne pas affirmer quelque chose de faux tout en se faisant entendre. Deux syllabes répétées. Mais non, allez savoir sous quel effet de la sélection naturelle certains ânes ont acquis des cordes vocales et une apparence simiesque pour se tromper en usant de maintes sonorités complexes.

Lucien Cuénot (enfin non, pas vraiment, pas du tout même, mais qu’importe)

Et parce que ne soyons pas fous, soyons symbolistes, voici :

…Car l’homme et l’âne sont les deux fragments d’un même symbolon  cosmique, les deux feuilles automnales de l’Yggdrasil karstique, les deux narines d’Adonaï, les deux nombrils de Bouddha.

Ô âne, comme ton chant claironne dans les brumes stellaires sombrant à l’aurore pour métamorphoser le bourrin en bourrique et la bourrique en bourrin. Pour toi, toute ma liberté, pour celui en qui tu te mues (toi, manière de lycanthrope équidé), toute ma curiosité sub-sélène.

Avez-vous parlé à un âne en fermant les yeux ? L’on dirait un affranchi mâchant des dents.

29
Mai

Le siècle le plus long qui soit

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

C’est le mal du siècle, dit-on à chaque siècle.

C’est le mal du siècle, cette mélancolie.
C’est le mal du siècle, cette atrabile, la rate se détraque.
C’est le mal du siècle, cette lypémanie.
C’est le mal du siècle, cette acédie.
C’est le mal du siècle, cette Weltschmerz .
C’est le mal du siècle, cette neurasthénie.
C’est le mal du siècle, cette dépression.
C’est le mal du siècle, cette dysthymie..
C’est le mal du siècle, ce spleen.
C’est le mal du siècle, ceci, cela.

C’est le mal du siècle… Car c’est le siècle qui enfante ce mal, ce sont les beautés des arts et de l’imaginaire qui corrompent la beauté de l’environnement en l’affadissant aux yeux des artistes et de ceux qui goûtent l’art, car ce n’est pas la simple absurdité de l’existence qui inflige ces symptômes à tout esprit un tant soit peu extérieur au mouvement qui fait que tout le monde court après des obligations ineptes et accourt dès lors qu’il s’agit d’un peu d’hédonisme ou de ne pas se retrouver seul, car ce n’est pas l’affliction d’appartenir à la même espèce que tous ceux que l’on déteste et qui nous répugnent, car ce n’est pas la déréliction de se savoir toujours contraint par des lois physiques à ne pas être libre de voler tel un oiseau, choisir son époque, sa planète, son univers, etc., car ce n’est pas la malédiction d’être né, ou d’être né sans pouvoir choisir ses parents, son pays, sa société (même si toutes les fanges se valent dans les égouts grégaires), etc, etc, etc, etc. Non! Ce mal est enfanté par le siècle lui-même, l’un après l’autre, c’est quand le soleil a valsé cent fois autour du soleil, qu’un nouveau siècle est là, qu’est enfanté un nouveau synonyme au mal d’être et à la tristesse profonde et naturelle d’être taré de la conscience que rien ne rime à quoi que ce soit. Que l’on s’étonne que ce mal persiste : les siècles se succèdent les uns aux autres… Oui, toute la faute revient aux siècles !

Article publié sous le nom de Heurnoir Hume dans la brochure trimestrielle Fin-de-souffle, numéro 1

 (Avez-vous remarqué que Heurnoir Hume est un double jeu de mot?)
27
Mai

Tendez l'autre joue

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Il y a une question qui me tarabuste.

– Encore à propos d’un sujet très utile, j’imagine…

– La philosophie est-elle un art? Est-ce que l’art doit seulement se contenter d’être une esthétique assez vide pour que celui qui s’en délecte puisse y projeter ses propres questions-réponses s’il le souhaite? L’art peut-il être seulement drôle? Est-ce que le rire est l’ennemi de l’art? Est-ce que le rire est l’ami de la philosophie? Est-ce que l’intellectualisation de l’art n’est pas justement la ridicule expression de sa vacuité?

– Tout cela ne fait pas qu’une seule question!

– Certes, mais tout cela se rapporte à une seule question : qu’est-ce que l’art?

– Une question qui se pose depuis que l’on a inventé le mot « art », et sur laquelle restent encore les empreintes des dents de maints penseurs qui s’y sont brisés les canines et les molaires, une question pas vraiment essentielle.

– Certes, certes… Mais tout de même, cela m’intrigue… Voyez ces danseurs qui font des ballets, sont-ils des artistes? Car ils sont ridicules, de simples marionnettes, des employés pas plus dignes que des ouvriers ou des fonctionnaires ou des acteurs de théâtres, mais ils sont considérés comme artistes, comme passeurs de mondes oniriques renvoyant à de profondes questions, gardes frontières de contrées éthérées.

– Ah, je vois, vous vous demandez si tout est art, ou si rien n’est art.

– Pas initialement mais maintenant que vous le dites… Pourquoi riez-vous?

– Parce que je vous proposerais bien une expérience : vous allez vous gifler publiquement et vous me direz si c’est de l’art, car cela serait de l’art total : sonore, visuel, philosophique, comique, mis en scène…

– Si mettre des gifles est un art alors j’ai trouvé ma voie! J’essaierai d’abord sur les autres avant d’essayer sur moi.

– Par philanthropie j’imagine : vous voulez que d’autres joues que les vôtres deviennent de l’art avant vous.

– Vous voyez… vous disiez tout à l’heure que mes questions étaient inutiles et me voilà à avoir enfin trouvé ma destinée. Je vais devenir artiste total! »

 

23
Mai

Avortez par césarienne…

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Que fit-elle ? Sans doute encore elle regarda longtemps son ventre enflé ; sans doute, elle le frappa, le meurtrit, le heurta aux angles des meubles comme elle faisait chaque soir. Puis elle descendit, nu-pieds, à la cuisine, ouvrit l’armoire et prit le grand couteau qui sert à couper les viandes. Elle remonta, alluma quatre bougies et s’assit, sur une chaise d’osier tressé, devant sa glace.
    Alors, exaspérée de haine contre cet embryon inconnu et redoutable, le voulant arracher et tuer enfin, le voulant tenir en ses mains, étrangler et jeter au loin, elle pressa la place où remuait cette larve et d’un seul coup de la lame aiguë elle se fendit le ventre.
    Oh ! elle opéra, certes, très vite et très bien, car elle le saisit, cet ennemi qu’elle n’avait pu encore atteindre. Elle le prit par une jambe, l’arracha d’elle et le voulut lancer dans la cendre du foyer. Mais il tenait par des liens qu’elle n’avait pu trancher, et, avant qu’elle eût compris peut-être ce qui lui restait à faire pour se séparer de lui, elle tomba inanimée sur l’enfant noyé dans un flot de sang.

Extrait (ou avorté, pour garder la thématique) de L’enfant (version 1883) de Maufrigneuse, alias Maupassant

Et pour tous ceux qui ont trouvé l’extrait précédent un peu brutal, voilà encore du Maupassant distillé dans l’optimiste nouvelle Garçon, un bock! , de quoi vous rendre un peu plus guilleret :

« Mais rien, mon vieux. Moi je suis commerçant. »
    Il prononça de sa voix toujours égale :
    – Et… ça t’amuse ?
    – Non, mais que veux-tu ? Il faut bien faire quelque chose !
    – Pourquoi ça ?
    – Mais… pour s’occuper.
    – A quoi ça sert-il ? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien. Quand on n’a pas le sou, je comprends qu’on travaille. Quand on a de quoi vivre, c’est inutile. A quoi bon travailler ? Le fais-tu pour toi ou pour les autres ? Si tu le fais pour toi, c’est que ça t’amuse, alors très bien ; si tu le fais pour les autres, tu n’es qu’un niais.

http://maupassant.free.fr/textes/