27
Août

Ai-je oublié de vous oublier?

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Cela parait pourtant si simple, si évident, si instinctif… Évidemment, personne n’y croit, probablement parce que personne n’existe, du moins personne n’existera sous peu.

Tout a commencé lorsque, sortant de la mine de ténèbres où l’on fabrique la nuit, je me suis dit que j’étais aussi marginal que tout le monde ; ce genre d’oxymores qui n’ont rien de conclusions mais sont plutôt des failles dans le tissu illusoire des apparences.

J’ai d’abord commencé à ne plus penser aux cratères qui alimentent si aléatoirement le cours Temps, ni aux îles aériennes violacées qui naguère voilaient si souvent le firmament, ni aux fantômes des arbres qui, d’effroi, faisaient jadis perdre leurs couleurs à des forêts entières, ni aux troupes d’hommes à tête de chien. Puis j’ai employé mon temps à ignorer les astronefs mortuaires, à détourner mes rêveries des horizons magnétiques, à ne plus me lamenter sur les épaisses plaques de skehp que l’on trouve sous le mètre de terre légale que chacun doit entretenir et qui empêchent de faire pousser quoi que ce soit. Et… Voilà ! Plus rien de tout cela n’existe. Constatez par vous-même : vous ne verrez rien de toutes ces fadaises passées. Ce que je n’imagine pas n’existe pas, ce que j’oublie disparait. Un instant je me souviens des pluies d’éther, et sans surprise les inondations délétères vont menacer, mais dès que je domine mes délires tout s’efface.

D’ailleurs j’envisage de tout oublier, le monde tout entier, demain. Oui, demain, même vous vous n’existerez plus.

Je voulais juste vous prévenir…

19
Août

Cadavre cherche usage

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Victor Frankenstein

« Pourris ! Pourris, je te l’ordonne ! hurlait le cénobite au visage rubicond. Au nom de notre seigneur Jésus Christ, pourris, fermente, moisis, décompose-toi ! … Vas-tu donc enfin obéir et redevenir poussière ! »
Mais le corps demeurait sourd aux injonctions, la peau souple et rosée, les yeux brillants et pleins.
Évidemment nous aurions pu avoir placé là un être encore vivant, avoir dérobé l’un de ces saints embaumés et conservés en reliques dans certaines cryptes chrétiennes, ou avoir troqué le corps par un artifice élaboré pour l’occasion, mais nous ne l’avions pas fait : c’était un véritable cadavre incapable de rancir.
Nous l’avions déterrée par hasard, un soir que nous nous ennuyions et que nous avions à notre disposition des pioches et la bienveillante faveur de la pleine lune.

La stèle nous en avait informé, la dépouille était en terre depuis deux ans, mais même après deux semaines à l’air libre, un bain accidentel dans le fleuve, une chute en carriole, des éclaboussures d’absinthe et d’autres liqueurs, la morte refusait de se décomposer.
« Elle brûle ! Sorcière, brûle, brûle ! trépigna le moine que nous avions convaincu de venir procéder à une expertise afin de savoir si elle avait des traits communs avec les saints catalogués mais qui avait fini par céder à une frénésie exorcistique en découvrant une verrue sur la cuisse droite.
– Ceci ? interrogea le syphilitique en désignant le bas de la robe en lambeaux. J’ai bien peur d’être l’unique responsable. J’ai tenté de savoir si elle respirait en lui offrant une cigarette… mais ses muscles et ses articulations sont trop souples.Néanmoins j’ai pu apprendre qu’en effet elle ne respire pas. »
L’eau bénite n’y fit rien, pas plus que les prières ou que les ordres au nom de quelque divinité que ce fut. Les prélèvements nous permirent de conclure que son sang restait relativement fluide, mais les réactions chimiques furent inaptes à nous indiquer qu’une quelconque solution lui avait été inoculée afin de préserver les tissus.
« Ouvrons-la, proposa Riviera.
– Si c’est afin de savoir si l’intérieur est aussi frais que l’extérieur cela serait inutile : tout est frais et souple, je vous le garantis. »
Que sous-entendait par-là le Syphilitique ? Damnation, que lui a-t-il fait subir durant la semaine où il l’a gardée chez lui ?

Nous la passâmes au vitriol, nous la rossâmes, nous tentâmes de la brûler, nous lui inoculâmes des nécrophages, nous lui perçâmes le crâne pour le remplir de chaux vive, mais rien n’y fit. Elle ne vit pas mais elle ne pourrit pas non plus, et nous ne pouvons même plus la vendre puisque nous l’avons mise en mauvais état.

Mais nous l’écorchâmes et fîmes coudre sa peau en gants d’une extraordinaire solidité et préparer les tendons pour les tendre en cordes sur des violons qui n’ont jamais aussi bien sonné.

Toutefois il nous reste les os, les organes, les ongles, les cheveux et les dents. Si vous êtes intéressé prière de passer le jeudi soir à la Taverne de l’hydrocéphale.

4
Août

Un bouleversement monumental à venir

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Hier soir une femme est passée au Club. Une femme… LA Femme. Faisant passer Irène Adler pour une clocharde de l’esprit, une Aphrodite passée au vitriol et une chanteuse de fête de village.

Tout juste avait-elle passé le seuil de la Taverne que le regard de Stiple s’embrasa de jalousie, d’admiration et de haine. Tout juste les premiers mots prononcés, si cyniques, si pertinents, si inédits, si lucides et merveilleusement révoltant, qu’un respectueux silence drapa  tel un linceul les morts que nous étions.

D’une main tremblante Mycroft indiqua l’estrade sur laquelle la lady prit place.

Vous pensez que la présence de cet admirable individu était ici justifiée par les divers éléments composant ses beautés intérieures et extérieures – et certes j’ai d’ores et déjà prévu de publier une ode à cette véritable perle de diamant sous la forme d’un bulletin – pourtant telle n’est pas l’absolue vérité.

Ah ! Quand vous saurez, chers lecteurs… quand je vous aurai appris ses savoirs, ses démonstrations, ses théories qui sont sur le point de révolutionner le monde tout entier, vous ne pourrez que partager notre admiration. La littérature va enfin perdre la mue qu’elle traîne depuis bien trop longtemps, les arts feront l’effet de pommes pourries sur leurs branches enfin soumises à la gravité. Nos concepts sur l’univers, l’alchimie, les sélénites et autres créatures extraterrestres, le temps, la matière, l’éther, l’individu, le cosmos, l’anti-cosmos, le néant, la mort, la vie, le magnétisme, l’âme, les anges, les arts noirs, l’existence toute entière, tout cela sera soufflé comme un pissenlit, tous nos anciens vœux perdus dans le vent du souvenir.

Voilà : elle  s’était saisie d’une longue plume, d’un emballage de livres, et de charbon taillé. (Les quinze œufs d’autruches, le dodo naturalisé, les placards de bocaux à spécimens, les générateurs à électricité ne furent utilisés qu’à trois heures du matin, et nous verrons plus tard dans le récit à quel génial usage). Puis, lorsque le premier schéma fut tracé déjà le…

J’interromps ici mon récit car la démonstration dura toute la nuit et je me rends compte que les lecteurs désormais aiment les récits courts, je vais donc me plier à cette règle de concision. Tant pis, vous ne saurez jamais.

31
Juil

De l'influence de la Lune

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Ils me font bien rire, les détracteurs de l’astrologie, tous ces jouisseurs de brasserie, qui grimassent dès lors que l’on parle de l’influence des astres dans le petit cosmos sur les bipèdes imberbes de notre immense planète. Voilà un argument qu’ils ne pourront contredire : La Lune a influence non-négligeable sur les océans (pour le moins) et sur tous les liquides, n’est-ce pas, et puisque nous sommes composés de fluides et de liquides régnant sur le cours de nos vies (le sang, les divers sucs et déchets rénaux, l’absinthe et le laudanum que nous avons ingérés, etc), la Lune ne peut que nous influencer. Sinon comment expliquer que tout le monde critique tout le monde mais que pourtant tout le monde aille dans la même direction que les autres ! Ne dit-on pas marée humaine ? Ne dit-on pas avoir le cœur léger lorsque la Lune est haute dans le ciel, et le cœur lourd lorsqu’elle est invisible derrière l’horizon ?

Ou peut-être me trompé-je et la Lune n’influence-t-elle que la luminosité nocturne, cela ne reste tout de même pas négligeable !

Miss Stiple

Ce qui est affligeant dans le fait qu’il n’y ait qu’un seul firmament et qu’une seule Lune, ce n’est pas seulement que l’on doive s’en contenter, mais c’est que l’on doive les partager avec n’importe qui.

11
Juin

Fin-de-veille

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Il était ce qu’Oblomov aurait incarné s’il avait été un tant soit peu plus porté à la métaphysique. Comme le Russe, il restait allongé jour et nuit sur son divan à sonder le néant et l’infini, à porter ses rêves vers des contrées plus lointaines que l’Imaginaire.

Alors qu’advint-il ce fameux jour où il ébranla enfin ce qui lui faisait office de corps et qu’il s’extirpa de son éternelle apathie ? Toujours est-il qu’il sauta à bas son trône, glissa jusqu’à un réduit où étaient entreposés de ces instruments dont usent ceux qui se soucient de leur environnement réel, puis il revint armé d’un lourd marteau dont il appliqua la masse sur l’un des murs avec une telle violence qu’une épaisse poussière satura les lieux.

Quelques minutes plus tard il avait achevé son œuvre : le mur était percé, et derrière se découvrait la rue charriant son bétail d’humains bruyants, sales, immondes, répugnants, communs, ternes, ahuris, bovins, polis, stupides, poseurs, de-leur-temps, abjects, normaux, serviles… Et il parut déçu, soudainement affligé d’une langueur qui le fit s’écrouler sous le poids d’une prodigieuse déception. Avait-il cru pouvoir véritablement accéder à un Ailleurs ? Pouvait-il s’être tant abîmé dans ses songes que sa raison aura laissé place à un idéal onirique ?

Désormais lorsque vous passerez dans la rue vous pourrez apercevoir cet individu à nouveau allongé sur son ottomane, les yeux crevés par ses propres soins, les tympans pareillement rendus dysfonctionnels, insouciant de tout et de tous, ni mort ni vivant.

6
Juin

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Son asphyx a été capturé et est détenu dans un coffre-fort inviolable dont je suis le seul à détenir le code. Son érudition ésotérique et ses dons mystiques ne lui sont désormais plus d’aucune utilité, elle ne peut plus s’enfuir, ni appeler à l’aide car elle n’a plus de capacité pulmonaire – ayant son tronc séparé du reste de son corps.

Je peux vous dire que l’éternité va lui paraitre longue, très longue à cette fausse intrigante; en attendant je la cuisine pour qu’elle me livre le secret de la formule incantatoire sommant Dieu de réaliser mes souhaits.

5
Juin

Spiritisme de comptoir au dernier bar du paradis

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Je croyais être près de la nature, en réalité j’étais seulement parti loin de la ville.

– Au bout du chemin ce n’est pas encore assez loin.

– Mais où puis-je encore continuer?

– Plus loin, plus loin!

– Mais je n’entends rien à vos allusions.

– C’est que tu entends encore trop.

– Mais qui est-ce qui parle? »

Extrait de Dialogues de sourds entre le Diable, Satan, Prométhée et une braise

 

 

2
Juin

Tuez les riches avant qu'ils soient pauvres

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Si vous pouviez savoir comme il peut être désolant de travailler dans un hôpital, voir de pauvres bougre et bougresses arriver presque morts de faim, les yeux battus par le fouet du sommeil, des cernes labourées par le désespoir, le dos accablé sous le poids de sinistres cieux, les mains gantées de douleurs crues et purulentes. Parfois il leur suffit de quelques jours au chaud et de bons repas pour se remettre de leurs maux; mais quelques mois plus tard les revoilà, tout aussi malades et pitoyables. Nous devons agir!

– Me proposez-vous de soutenir la république, devenir socialiste, promouvoir l’hygiène, ou quelque hérésie dans ce goût?

– Pardon? s’offusqua le médecin après un instant d’incompréhension. Non, vous n’y êtes pas, je vous prie seulement de m’aider à tuer les pauvres afin qu’ils me donnent moins de travail. Parfois je me déguise et je prends un attelage pour en écraser un ou deux, je lance « Tant pis, il y en a tellement qui pullulent, si je faisais attention… » et on me laisse filer, mais c’est davantage pour me passer les nerfs après une longue journée, de la même manière que l’on écrase quelques mouches, que l’on brûle quelques fourmis ou que l’on fait manger du chocolat à un chien lorsqu’on s’ennuie; là je vous parle d’une entreprise plus grandiose dont nous devrions définir les modalités. »

 

31
Mai

Braire ou ne pas braire, tel est l'ânonnement

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

… Et comme l’a dit Albert Lhermite (qui qu’il soit, restons sceptique à propos de son identité) :

« Hi-an Hi-an », il n’en faut pas davantage pour ne pas affirmer quelque chose de faux tout en se faisant entendre. Deux syllabes répétées. Mais non, allez savoir sous quel effet de la sélection naturelle certains ânes ont acquis des cordes vocales et une apparence simiesque pour se tromper en usant de maintes sonorités complexes.

Lucien Cuénot (enfin non, pas vraiment, pas du tout même, mais qu’importe)

Et parce que ne soyons pas fous, soyons symbolistes, voici :

…Car l’homme et l’âne sont les deux fragments d’un même symbolon  cosmique, les deux feuilles automnales de l’Yggdrasil karstique, les deux narines d’Adonaï, les deux nombrils de Bouddha.

Ô âne, comme ton chant claironne dans les brumes stellaires sombrant à l’aurore pour métamorphoser le bourrin en bourrique et la bourrique en bourrin. Pour toi, toute ma liberté, pour celui en qui tu te mues (toi, manière de lycanthrope équidé), toute ma curiosité sub-sélène.

Avez-vous parlé à un âne en fermant les yeux ? L’on dirait un affranchi mâchant des dents.

29
Mai

Le siècle le plus long qui soit

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

C’est le mal du siècle, dit-on à chaque siècle.

C’est le mal du siècle, cette mélancolie.
C’est le mal du siècle, cette atrabile, la rate se détraque.
C’est le mal du siècle, cette lypémanie.
C’est le mal du siècle, cette acédie.
C’est le mal du siècle, cette Weltschmerz .
C’est le mal du siècle, cette neurasthénie.
C’est le mal du siècle, cette dépression.
C’est le mal du siècle, cette dysthymie..
C’est le mal du siècle, ce spleen.
C’est le mal du siècle, ceci, cela.

C’est le mal du siècle… Car c’est le siècle qui enfante ce mal, ce sont les beautés des arts et de l’imaginaire qui corrompent la beauté de l’environnement en l’affadissant aux yeux des artistes et de ceux qui goûtent l’art, car ce n’est pas la simple absurdité de l’existence qui inflige ces symptômes à tout esprit un tant soit peu extérieur au mouvement qui fait que tout le monde court après des obligations ineptes et accourt dès lors qu’il s’agit d’un peu d’hédonisme ou de ne pas se retrouver seul, car ce n’est pas l’affliction d’appartenir à la même espèce que tous ceux que l’on déteste et qui nous répugnent, car ce n’est pas la déréliction de se savoir toujours contraint par des lois physiques à ne pas être libre de voler tel un oiseau, choisir son époque, sa planète, son univers, etc., car ce n’est pas la malédiction d’être né, ou d’être né sans pouvoir choisir ses parents, son pays, sa société (même si toutes les fanges se valent dans les égouts grégaires), etc, etc, etc, etc. Non! Ce mal est enfanté par le siècle lui-même, l’un après l’autre, c’est quand le soleil a valsé cent fois autour du soleil, qu’un nouveau siècle est là, qu’est enfanté un nouveau synonyme au mal d’être et à la tristesse profonde et naturelle d’être taré de la conscience que rien ne rime à quoi que ce soit. Que l’on s’étonne que ce mal persiste : les siècles se succèdent les uns aux autres… Oui, toute la faute revient aux siècles !

Article publié sous le nom de Heurnoir Hume dans la brochure trimestrielle Fin-de-souffle, numéro 1

 (Avez-vous remarqué que Heurnoir Hume est un double jeu de mot?)