27
Mai

Tendez l'autre joue

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Il y a une question qui me tarabuste.

– Encore à propos d’un sujet très utile, j’imagine…

– La philosophie est-elle un art? Est-ce que l’art doit seulement se contenter d’être une esthétique assez vide pour que celui qui s’en délecte puisse y projeter ses propres questions-réponses s’il le souhaite? L’art peut-il être seulement drôle? Est-ce que le rire est l’ennemi de l’art? Est-ce que le rire est l’ami de la philosophie? Est-ce que l’intellectualisation de l’art n’est pas justement la ridicule expression de sa vacuité?

– Tout cela ne fait pas qu’une seule question!

– Certes, mais tout cela se rapporte à une seule question : qu’est-ce que l’art?

– Une question qui se pose depuis que l’on a inventé le mot « art », et sur laquelle restent encore les empreintes des dents de maints penseurs qui s’y sont brisés les canines et les molaires, une question pas vraiment essentielle.

– Certes, certes… Mais tout de même, cela m’intrigue… Voyez ces danseurs qui font des ballets, sont-ils des artistes? Car ils sont ridicules, de simples marionnettes, des employés pas plus dignes que des ouvriers ou des fonctionnaires ou des acteurs de théâtres, mais ils sont considérés comme artistes, comme passeurs de mondes oniriques renvoyant à de profondes questions, gardes frontières de contrées éthérées.

– Ah, je vois, vous vous demandez si tout est art, ou si rien n’est art.

– Pas initialement mais maintenant que vous le dites… Pourquoi riez-vous?

– Parce que je vous proposerais bien une expérience : vous allez vous gifler publiquement et vous me direz si c’est de l’art, car cela serait de l’art total : sonore, visuel, philosophique, comique, mis en scène…

– Si mettre des gifles est un art alors j’ai trouvé ma voie! J’essaierai d’abord sur les autres avant d’essayer sur moi.

– Par philanthropie j’imagine : vous voulez que d’autres joues que les vôtres deviennent de l’art avant vous.

– Vous voyez… vous disiez tout à l’heure que mes questions étaient inutiles et me voilà à avoir enfin trouvé ma destinée. Je vais devenir artiste total! »

 

23
Mai

Avortez par césarienne…

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Que fit-elle ? Sans doute encore elle regarda longtemps son ventre enflé ; sans doute, elle le frappa, le meurtrit, le heurta aux angles des meubles comme elle faisait chaque soir. Puis elle descendit, nu-pieds, à la cuisine, ouvrit l’armoire et prit le grand couteau qui sert à couper les viandes. Elle remonta, alluma quatre bougies et s’assit, sur une chaise d’osier tressé, devant sa glace.
    Alors, exaspérée de haine contre cet embryon inconnu et redoutable, le voulant arracher et tuer enfin, le voulant tenir en ses mains, étrangler et jeter au loin, elle pressa la place où remuait cette larve et d’un seul coup de la lame aiguë elle se fendit le ventre.
    Oh ! elle opéra, certes, très vite et très bien, car elle le saisit, cet ennemi qu’elle n’avait pu encore atteindre. Elle le prit par une jambe, l’arracha d’elle et le voulut lancer dans la cendre du foyer. Mais il tenait par des liens qu’elle n’avait pu trancher, et, avant qu’elle eût compris peut-être ce qui lui restait à faire pour se séparer de lui, elle tomba inanimée sur l’enfant noyé dans un flot de sang.

Extrait (ou avorté, pour garder la thématique) de L’enfant (version 1883) de Maufrigneuse, alias Maupassant

Et pour tous ceux qui ont trouvé l’extrait précédent un peu brutal, voilà encore du Maupassant distillé dans l’optimiste nouvelle Garçon, un bock! , de quoi vous rendre un peu plus guilleret :

« Mais rien, mon vieux. Moi je suis commerçant. »
    Il prononça de sa voix toujours égale :
    – Et… ça t’amuse ?
    – Non, mais que veux-tu ? Il faut bien faire quelque chose !
    – Pourquoi ça ?
    – Mais… pour s’occuper.
    – A quoi ça sert-il ? Moi, je ne fais rien, comme tu vois, jamais rien. Quand on n’a pas le sou, je comprends qu’on travaille. Quand on a de quoi vivre, c’est inutile. A quoi bon travailler ? Le fais-tu pour toi ou pour les autres ? Si tu le fais pour toi, c’est que ça t’amuse, alors très bien ; si tu le fais pour les autres, tu n’es qu’un niais.

http://maupassant.free.fr/textes/

21
Mai

Nissa connection

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Puisque je vous dis que Jean Lorrain ne cesse de se vanter d’avoir trouvé un morceau de vieille socca qu’aurait mangée Nietzsche.

– Plus de 10 ans séparent leurs virées sur la Riviera, de plus j’ai cru entendre que Lorrain va surtout passer son temps dans les casinos, à Monaco, et au très bath village de Peïra-Cava.

– Hum… Cela ne change pas grand chose. Lorrain habite bel et bien cette pitoyable ville, c’est un fait. Donc il a pu, allez savoir comment, retrouver un fragment d’une vieille socca avec encore un poil de moustache du philosophe pris dans l’huile et la farine de pois chiche…

– La socca me pose aussi problème : je l’ai croisé moi aussi (Nietzsche) rarement je ne l’ai vu préférer du salé au sucré, donc si Lorrain devait avoir trouvé des restes de Nietzsche ce serait de la tourte aux blettes sucrée.

– Bah. Mais ce qui est néanmoins sûr c’est que j’ai mis la main sur une feuille de châtaigner, certes en mauvais état, dans laquelle Lorrain se serait mouché : elle sentait les fraises à l’éther, à la jonction du vallon du Ruissou des Ficanasses et le sentiou de Saintou Colombaing. »

 

… Le culte des vétilles et des fétiches de célébrités a toujours été d’actualité. Alors pourquoi encore en parler? Eh bien parce que s’il y a bien une époque où la Riviera fut intéressante tant architecturalement que pour ses visiteurs ce ne fut pas la fin-de-siècle/belle époque, et je conseille vivement à chacun d’aller visiter cette merveilleuse région, surtout en été, elle regorge d’authenticité, fourmille de bels gens, des éruptions de modesties partout, et lorsque l’on plonge dans ce rêve éveillé rien ne vient troubler l’onirisme de ce passé glorieux. Oh oui, mes amis humains, rendez-vous donc sur la Côte-d’azur, vous y trouverez la trépidation d’antan tout à fait préservée. La reine Victoria y passait de longs séjours, Maupassant a tenté de s’y suicider, l’impératrice Elisabeth Wittelsbach venait y perdre ses rêveries poétiques, les russes blancs s’y sont installés, etc. etc. « Ouah trop bien » vous exclamez-vous avec noblesse, et vous avez tout à fait raison! Et qui sait, avec de la chance trouverez-vous un pépin de citron craché par Edward Lear voire une esquisse de Aubrey Beardsley.

 

 

 

 

Bonus : actualités de la Riviera
Une douloureuse nouvelle :
Dans la nuit de vendredi à samedi, à Cannes, Guy de Maupassant, en proie à un accès de fièvre chaude, a tenté de se suicider.
Il s’est tiré dans la tête six coups d’un revolver qui avait été laissé à sa portée, mais dont son domestique avait prudemment enlevé les balles.
N’ayant pas réussi à se tuer, Maupassant a pris un rasoir et a cherché à s’ouvrir la gorge. Il s’est fait une large entaille au côté gauche du cou, mais cette blessure ne met cependant pas ses jours en danger, grâce aux soins qui lui ont été donnés par le docteur de Valcourt, appelé en toute hâte et qui a immédiatement recousu la plaie.
Aujourd’hui le malade est beaucoup plus calme.
 –
Je conseille à chacun de se rendre à Cannes-la-bocca, une ville où a résidé Maupassant, un lieu toujours aussi charmant qu’à l‘époque, une véritable plongée dans la Belle-époque! Dandys et ladys distinguées paradant dans des décors mirifiques au programme.
19
Mai

Tremblez tous, ils arrivent

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Le spirite a été on ne peut plus clair : « Je suis en communication avec le pôle nord, un certain Salomon August Andrée, mort depuis peu de causes naturelles, me parle. Il me dit qu’un grand trou est là, qu’il mène au centre de la Terre, qu’il y règne une température agréable, qu’il y a des champs de tulipes et des renards, et… Pardon? Excusez-moi je ne maitrise pas le suédois. Ah, M. August Andrée me précise qu’il n’est pas mort de causes naturelles, pas du tout même puisque ce sont des hyperboréens qui l’ont tué; ils organiseraient un vaste complot visant à déplacer et falsifier les preuves de son arrivée à la frontière d’Agartha afin de ne pas attirer l’attention des humains et permettre aux troupes du centre de la Terre de s’organiser en vue d’une invasion de la surface. »

18
Mai

Le sel de la vue, du sable dans les yeux, des aiguilles crevées

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

Au bord du monde, en attendant d’être le dernier, toiser la frontière de l’Infini avec un amer dédain.

16
Mai

M'entendez-vous ?

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Mais puisque je vous dis et répète que j’ai entendu Mme de Ridine !

– Et puisque nous vous disons et répétons que c’est impossible !

– Allez-vous enfin vous décider à m’expliquer pourquoi ce serait impossible ?

– L’histoire remonte à quand elle était partie pour rejoindre sa mère peu après son mariage avec M. de Ridine. Elle était montée dans le train mais la séparation était difficile, et… vous savez, le mari court le long du quai au mépris de la bienséance, la femme sort une main gantée de velours avec lequel elle lance un lamentable baiser.

– Eh bien ?

– Eh bien le train n’avait pas quitté la gare que M. de Ridine reposait ses lèvres sur celles de sa femme.

– A-t-elle sauté du train en marche ?

– Oui et non.

– Comment cela « oui et non » ?

– La jeune femme ne s’est pas contentée de jeter un baiser de la main : elle a tout à fait sorti la tête et le buste… Décapitée par un poteau.

– Ce qui explique que sa voix m’a paru étrangement sans souffle : elle n’a plus de poumons pour faire vibrer ses cordes vocales.

– Mais enfin, elle est morte ! M. de Ridine a beau avoir la tête de sa femme – qui tient désormais davantage du crâne bouilli, au passage – elle n’en est pas moins morte !

– Puisque je vous dis que je l’ai entendue !

– Et puisque nous vous disons que c’est impossible ! »

14
Mai

Comment rire avec un marteau

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Voilà, mes chers enfants, tout ce qu’il y a sur la table est pour vous. »

Et tous les orphelins de se passer leur crasseuses manches sur leur nez morveux d’un air sceptique mais avide, eux qui n’ont l’habitude que des gifles, des porridges gluants et des brimades parfumées à l’haleine fétide.

L’un d’eux, plus audacieux, fit un pas en avant et tendit son cou crasseux pour humer les soldats de plomb parfumés au pain d’épices.

« Vilains ! vous avez tous été vilains ! vociféra le syphilitique en sortant un gros maillet de la boucle de sa ceinture.

Je fis de même lorsqu’il commença à détruire la montagne de cadeaux que nous avions apportée.

« Doucement, Henry, m’admonesta-t-il d’une sévère voix d’expert. Ne vous concentrez pas sur votre labeur, il n’est que secondaire, levez un peu la tête pour les voir tous pleurer. Oh ces visages hideux embellis par la rage, la tristesse et le désarroi… Ohen, jouit-il.

Aucun ne hurla, aucun ne brailla, aucun n’esquissa le moindre geste pour nous empêcher d’agir.

« Vous savez que vous n’avez pas été sages, s’apitoya le syphilitique en mimant une approximative empathique. C’est pour votre bien, vous le savez, n’est-ce pas !

Le cuistre ! La plupart s’étaient fait attraper alors que c’était lui qui avait loué leurs services, lui qui leur avait appris à voler, molester, terroriser…

« Oh, mais toi… fit-il en voyant une petite fille toute penaude. Oh mais toi je ne te connais pas. As-tu été sage cette année ?

– Mes parents sont morts, mon oncle me battait, je m’ai cassé le pied, et…

– Tututu, on dit « je me suis cassé le pied » ; et tu n’as pas répondu à ma question, vilaine. »

Et le syphilitique de reprendre la poupée de porcelaine qu’il venait de placer dans les petites mains de l’infortunée avant de la briser sur un coin de table et de lui jeter la dépouille de l’effigie.

« Tiens, prends, tu me fais trop de peine. »

*

« Ah, Henry, que c’est bon de faire le bien autour de soi. Allons, allons, hâtez-vous, c’est que j’ai un autre rendez-vous, moi, je suis un cœur pur très occupé, moi. Hier un arrogant m’a expliqué qu’un gentleman doit toujours avoir du feu sur lui quand je lui ai demandé de quoi allumer ma cigarette… Je ne suis pas un voleur, je vais la lui rendre sa flamme qu’il m’a prêtée de bien mauvais gré. Avoir du feu sur soi, il va voir ce que cela signifie d’après moi ! Du feu sur lui, ah du feu sur lui, oh que oui il va en avoir, maugréait-il en jouant avec la flasque d’alcool.

11
Mai

Pudeurs poilues

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé, Tératologique

De la même manière que les femmes borgnes peuvent plaisamment cacher leur œil crevé par une mèche de cheveux, il est depuis fort longtemps apprécié de voiler les hideuses proportions de nos crânes par nos masses capillaires.

Personne ne sera jamais assez poilu pour au moins laisser planer le mystère à propos de sa laideur intérieure, sinon peut-être ceux qui ont un cheveu sur… non pas un mais mille cheveux sur la langue !

10
Mai

Philanthrope

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé

« Je ne puis comprendre pourquoi les gens se plaignent de l’affluence dans les musées.

– Bien évidemment : vous achetez à chaque fois une place à un enfant méphitique et pouilleux afin qu’il fasse fuir les visiteurs des les salles où vous vous trouvez.

– Certes, mais je paie ses services en monnaie sonnante et trébuchante.

– Lorsque l’on vole la somme dont on s’est acquitté ce n’est pas ce que l’on peut qualifier de « payer ».

– Hum, au moins aura-t-il pu profiter de la visite au musée et aura-t-il eu l’occasion de faire quelques poches de bourgeois.

– Mais enfin, vous lui volez aussi le fruit de ses larcins!

– Il se sera entrainé. Je suis un philanthrope, et tout le monde me jalouse car je récolte ce que je sème. Allez donc vous entasser avec les misanthropes dans les salles bondées, pour ma part je continuerai à faire le bien tout seul. »

6
Mai

Gustave Doré

   Ecrit par : F.Thievicz   et classé dans Non classé